L'Heure Bleue

« L’heure bleue » en gris de Payne 

 L’heure bleue, den blaa timen, hora azul, the magic hour, se produit au moment où le soleil se trouve entre 0° et 18° en dessous de l’horizon. Ce n’est plus le jour et pas encore la nuit… Je l’ai vu un hiver dans les montagnes norvégiennes, loin des villes éclairées par l’électricité.
L’heure bleue est arrivée en silence entre les sapins dodus faisant la révérence sous le poids de la neige, elle s’est faufilée à travers les buissons en filigrane étincelant pour se poser doucement sur le paysage escarpé, arrondi par l’hiver.
J’ai vu la poudre tomber d’une branche après l’envol de l’oiseau…j’ai vu des traces furtives…ce qui est passé, ce qui arrive, ce qui se croise dans le clair obscur, une cohorte de secrets qui tissent un tapis imaginaire… J’ai vu le silence de l’heure bleue.
À ce moment-là, j’ai ressenti cette cohérence totale qui s’offrait à moi entre les racines qui dormaient sous cette couette blanche en attendant le printemps et l’heure bleue annonçant l’arriver de la nuit. Dans la neige et la nuit, tout n’est qu’un au revoir…

Aïna Wallé, 2011

 

La méditation déjà étudiée il y a plus de 3800 ans, dans l’Egypte Antique, nous enseigne que pour mieux nous connaître nous devons chercher l’équilibre dans nos pensées et dans la contemplation de la nature en nouant avec elle une constante relation harmonieuse et complémentaire.

Dans l’intimité la plus profonde de ce dialogue nous trouvons des réponses à nos questions et nous parvenons, à travers l’exercice constant de la contemplation, à trouver notre propre sérénité.

En cherchant ce dialogue avec la nature et en mêlant la réflexion à une pluralité artistique qui s’est écrite tout au long de son histoire,Aïna Wallé entre en relation avec le temps dont elle attend des réponses, puis retraduit tout en art.

C’est à travers la contemplation de la nature, et l’observation de ses mouvements, qu’elle capte sa relation avec la lumière et avec les couleurs de l’heure bleue, traduisant son dialogue par un travail révélateur et apaisant, dans un langage visuel qui nous transmet l’introspection.

Pour l’ouverture de la nouvelle saison 2012 de la Galerie Ricardo Fernandes à Paris, j’ai l’immense plaisir de vous présenter cette nouvelle série de l’artiste Aïna Wallé, qui remet en question la vie, la mort et la temporalité de la nature, en utilisant une couleur qui, pour elle,représente un moment unique de la journée et, en nous proposant à ce moment si spécifique des dialogues intimes.

Sans intention de tenter de nous apporter des réponses, bien au contraire, elle est parvenue à capter à la fois le regard et la pensée, mais à des rythmes différents, afin que nous puissions continuer à mener nos propres recherches et comprendre la complexité d’atteindre une harmonie avec nous même et avec la nature dont nous faisons aussi partie.

Ricardo Fernandes, 2011
Membre de l’AICA

 

Dès les enluminures de la fin du Moyen Age, les peintres du Nord de l’Europe surent montrer que l’on pouvait tirer autant d’effets poétiques d’un paysage enneigé que des fleurs et des frondaisons du printemps. Au XVIe Siècle, le flamand Bruegel fut le premier à représenter une Adoration des Mages derrière un rideau de flocons. Or, à cette époque, l’art chrétien situait plus volontiers la Nativité dans un environnement  atemporel que par une nuit de décembre. La plupart des écoles de la peinture classique considérèrent longtemps que la nature perdait sa beauté lorsque les arbres n’avaient plus de feuille et que la terre se couvrait de gel, au point que dans ses Quatre Saisons (musée du Louvre) Nicolas Poussin préféra suggérer l’hiver par une scène du Déluge. L’iconographie de « l’hiver blanc » ne s’est véritablement répandue dans toute la peinture occidentale qu’à partir des artistes de plein air du XIXe siècle.

Cet attrait précoce des peintres septentrionaux  pour la neige s’explique-t-il simplement par le fait qu’ils vivent dans des régions où les hivers sont plus longs et plus rigoureux qu’en Méditerranée? Aïna Wallé-Zay semble appartenir à ces poètes de l’hiver. Son accent norvégien, ses yeux clairs comme des lacs de montagne,  ses cheveux blonds mêlés de givre, suffiraient pour beaucoup  à justifier son attirance pour la neige. Mais il ne faut pas se fier aux apparences...

La Norvège ne représente qu’une courte période de la vie d’Aïna Wallé-Zay. Née au Cameroun, elle n’a pas connu d’hiver blanc dans son enfance, mais son teint de neige en Afrique noire devait l’éveiller dès son plus jeune  âge à la poésie du métissage et des contrastes. Aujourd’hui, c’est avec une voix de conteuse qu’elle décrit les images qui hantent sa mémoire, notamment le souvenir de son père pasteur qui prêchait en robe blanche au milieu de la brousse et des visages bruns, paraissant lumineux comme un ange à la nuit tombée.

C’est riche de cette expérience  insolite qu’Aïna rencontra plus tard les hivers scandinaves, prenant conscience que la neige ne se résume pas au blanc et au froid, mais joue un rôle révélateur, accentuant les formes sombres et intensifiant la lumière.

Dans « L’Heure bleue en Gris de Payne » l’artiste renonce à toute couleur pouvant réchauffer sa palette. Pourtant ses toiles ne provoquent pas le frisson d’un vent hivernal. Par quelle magie nous font-elles ressentir la chaleur et la sociabilité sans avoir recours à la moindre présence humaine ? Ici, point de village aux fenêtres éclairées, ni de cheminée de brique rouge, de sapin constellé d’ornements, ou autre détail couramment  utilisé pour égayer l’imagerie de Noël... La seule contemplation de la nature distillée par une alchimie de blanc et de noir, de gris tirant sur le bleu, suffit ici pour faire brûler des flammes sous la glace. Le nom de l’aquarelliste William Payne qui donna son nom à la nuance de gris utilisé, séduit l’artiste par son homophonie avec la peine (travail ou souffrance) et la penne (longue plume des oiseaux).

Dans plusieurs tableaux  de la série, le rôle social est joué par des oiseaux généralement  au nombre de trois. Pies ou piafs, leur plumage offrent les mêmes contrastes que le paysage avec lequel ils peuvent aisément se confondre. Ces oiseaux ne volent pas dans le ciel, ils appartiennent au monde de la terre où ils tentent de se rejoindre en marchant, voletant de branche en branche ou s’ébrouant dans la neige. A plusieurs reprises, ils paraissent s’appeler ou se faire des signes. Se tiennent-ils de longs discours, ou se donnent-ils rendez-vous à la manière des gens pressés qui se réuniront plus tard, lorsqu’ils auront le temps ?  Ils ne sont pas seuls, mais ne sont pas vraiment  ensemble. Ils font ressentir le paradoxe de l’hiver entre solitude et convivialité. Les pies de l’espèce dite « bavarde » sont douées d’une intelligence  troublante : les biologistes les citent parmi les rares animaux capables de réussir comme l’être humain le « test du miroir » où l’individu a conscience de voir sa propre apparence et non l’un de ses semblables. Leur jacassement  est souvent comparé  à certaines inflexions de la voix humaine. Sont-elles ici le reflet de notre société ? La présence des oiseaux donne une telle animation au paysage, qu’on les recherche  instinctivement dans les toiles où ils ne sont pas montrés. Ne les reconnaît-on pas au détour d’un branchage ou cachés par une crête blanche ?  A moins qu’il faille les rêver au-delà de l’image... L’artiste précise : « Lorsqu’un oiseau est absent de ma toile, c’est qu’il vient de s’envoler. La peinture en garde l’empreinte et les éclaboussures ».

Le renard disait au Petit Prince : « l’essentiel est invisible pour les yeux » La chaleur,  la profondeur, l’humanité, la vie qui animent  « L’Heure bleue en Gris de Payne » ne peuvent être comprises qu’avec le cœur.

Marc Soléranski, 2011
Historien d’Art / Auteur